« Vous avez cotisé combien, cette année ? » La question de ma comptable m'a cueillie en plein tri de factures, un soir de novembre, deux ans après la naissance de ma fille. J'ai regardé mes relevés. Ma retraite de base, à ce moment-là, ressemblait à un ticket de métro : un montant que je n'avais même pas envie de lire. Et pourtant, je cotisais. Beaucoup, même, rapporté à ce que je gagnais.
Voilà le piège du freelance — et plus encore de la maman freelance. On cotise obligatoirement, on croit donc que « la retraite est gérée ». Sauf qu'un régime de base et une complémentaire ne remplacent pas un salaire. Tout ce que vous ne mettez pas de côté vous-même, personne ne le fera à votre place. Et quand l'activité ralentit après une naissance, ce sont précisément les années où l'on devrait épargner qui deviennent des années blanches.
Je ne vais pas vous vendre du rêve : cet article ne vous promet pas une retraite dorée pour 50 € par mois. Il vous explique comment le système fonctionne vraiment, combien mettre de côté, et comment faire quand vos revenus ressemblent à des montagnes russes.
Points clés à retenir
- En freelance, vous cotisez obligatoirement à un régime de base et à un régime complémentaire, quel que soit votre statut.
- La retraite de base se calcule sur vos 25 meilleures années, votre taux de liquidation et le nombre de trimestres validés — d'où l'importance des années « pleines ».
- Un revenu irrégulier impose une règle simple : épargne de précaution d'abord, épargne retraite ensuite.
- Pour viser une rente de 300 € par mois, il faut un capital qui se compte en dizaines de milliers d'euros : ce n'est pas un placement, c'est un projet.
- La maternité ne doit pas être une case vide : elle a un impact réel sur vos trimestres et sur votre capacité d'épargne.
Épargner pour sa retraite quand on est maman freelance : par où commencer vraiment
La première erreur que j'ai commise, et je la vois chez presque toutes les indépendantes que j'accompagne : vouloir ouvrir un produit d'épargne retraite avant d'avoir compris ce que l'on cotise déjà. Résultat, on empile des dispositifs sans savoir ce qu'ils couvrent.
Comment cotiser pour la retraite en freelance ?
Peu importe votre statut — micro-entrepreneur, EI, société —, vous cotisez obligatoirement auprès de deux régimes : le régime de retraite de base et le régime de retraite complémentaire. Ces cotisations sont prélevées sur votre activité, pas sur votre bonne volonté.
Le régime de base se calcule à partir de trois éléments : vos revenus sur vos 25 meilleures années, le taux de liquidation appliqué, et le nombre de trimestres validés. Autrement dit, une année à faible revenu ne « disparaît » pas forcément — mais elle tire vers le bas la moyenne si vous en accumulez trop.
Le régime complémentaire, lui, fonctionne par points : vous cotisez, vous accumulez des points, et ces points sont convertis en pension au moment du départ. C'est le fameux RCI, la retraite complémentaire des indépendants. Un point important que beaucoup ignorent : les cotisations minimales existent, même quand vous gagnez peu. Vous ne « sautez » pas une année de cotisation parce que le mois a été creux.
Et le congé maternité dans tout ça ? Une travailleuse indépendante peut voir sa situation de cotisation impactée pendant cette période — c'est un point à vérifier précisément auprès de votre caisse, car les règles évoluent et dépendent de votre statut exact. Ce que je peux vous dire de mon expérience : pendant mes six mois de baisse d'activité après la naissance, ni ma pension future ni mon épargne n'ont été alimentées automatiquement. Personne ne m'a prévenue.
Pourquoi le régime obligatoire ne suffit pas
Un salarié compte sur son employeur pour abonder. Vous, vous êtes les deux côtés du guichet. Le régime obligatoire vous garantit un socle, pas un niveau de vie. Et c'est là que beaucoup de freelances découvrent, à 55 ans, qu'elles ont cotisé trente ans pour une pension qui représente une fraction de leur dernier revenu.
- Vous cotisez sur vos revenus déclarés, pas sur ce que vous auriez pu gagner.
- Les années de vaches maigres comptent dans le calcul.
- La complémentaire par points ne compense pas un manque de revenus de base.
- Rien ne se déclenche automatiquement pour compenser une baisse d'activité liée à la parentalité.
Quelle est la somme idéale à épargner avant de partir à la retraite ?
« Combien je dois mettre de côté ? » On me pose la question à chaque atelier. La réponse honnête : ça dépend de la retraite que vous voulez, et surtout de la part de votre revenu que le régime obligatoire ne couvrira pas. Mais il existe une méthode de calcul simple que j'utilise avec les freelance que j'accompagne.
La règle du pourcentage de chiffre d'affaires
Plutôt que de raisonner en « somme idéale » figée — un chiffre qui ne veut rien dire d'une activité à l'autre —, raisonnez en pourcentage de chiffre d'affaires. La règle que je conseille : 5 à 10 % de votre CA dédiés à l'épargne retraite, une fois votre épargne de précaution constituée. Sur un CA de 40 000 €, cela représente 2 000 à 4 000 € par an. Ce n'est pas énorme, mais c'est régulier — et la régularité, sur vingt ans, change tout.
Attention à l'ordre des priorités. Beaucoup de freelances (moi la première, à mes débuts) se ruent sur le produit retraite avant d'avoir trois mois de charges en réserve. Grave erreur. Un PER, c'est de l'argent bloqué. Si votre activité s'effondre ou si vous devez financer une garde d'enfant imprévue, vous ne pouvez pas y toucher sans casse.
Épargne de précaution d'abord, épargne retraite ensuite
Ma règle personnelle, et je la défends bec et ongles : six mois de charges fixes sur un support mobilisable, avant même de parler de retraite. Charges fixes, pas revenus. Si vous vivez avec 2 500 € de charges mensuelles, visez 15 000 € accessibles. Ça paraît énorme quand on démarre. Ça l'est. Mais c'est ce qui vous évite de casser un contrat bloqué au pire moment.
Une fois ce matelas constitué, l'épargne retraite peut démarrer sereinement. Avant, vous construisez un château sur du sable — et le sable, en freelance, c'est le mois de février sans mission.
Comment avoir une rente de 300 euros par mois ?
C'est la question la plus concrète, et celle à laquelle les comparateurs répondent le moins. 300 € par mois de rente, ça fait 3 600 € par an. Sur combien d'années ? Si vous partez à la retraite et vivez vingt-cinq ans, ça représente 90 000 € de rente totale. Le capital nécessaire pour générer ça dépend du rendement de votre placement, mais on parle de plusieurs dizaines de milliers d'euros à constituer.
Le calcul capital vs rente
Pour fixer les idées, un ordre de grandeur : avec un rendement annuel modeste (2 à 3 %, ce que délivrent les fonds en euros les plus prudents), il faut un capital de l'ordre de 100 000 à 150 000 € pour générer une rente brute de 300 € par mois sans entamer le capital rapidement. C'est un calcul d'ordre de grandeur, pas une promesse. Mais il montre une chose : 300 € de rente, ce n'est pas « un petit placement », c'est un objectif à construire sur quinze ou vingt ans.
Le tableau ci-dessous vous donne une lecture des efforts d'épargne selon l'horizon. Les montants sont des ordres de grandeur pour atteindre 100 000 € de capital, sans rendement (volontairement pessimiste) :
| Horizon avant la retraite | Effort mensuel (sans rendement) | Effort mensuel (avec ~2 % de rendement) |
|---|---|---|
| 15 ans | ~555 € | ~480 € |
| 25 ans | ~333 € | ~265 € |
| 35 ans | ~238 € | ~175 € |
Le message est limpide : chaque année de retard augmente mécaniquement l'effort mensuel. À 35 ans d'horizon, on parle de moins de 200 € par mois. À 15 ans, on triple presque. C'est brutal, mais c'est exactement l'argument à retenir quand vous hésitez à ouvrir un contrat « plus tard ».
Quelle est la meilleure épargne pour la retraite ?
Il n'y a pas une réponse unique — et méfiez-vous de quiconque vous en donne une sans vous poser de questions. En revanche, il y a des critères de choix clairs qui dépendent de votre fiscalité, de votre horizon et de votre tolérance au risque. Voici comment je l'aborde avec les freelance que j'accompagne.
Le PER individuel : l'outil fiscal, pas la baguette magique
Le Plan d'épargne retraite (PER) individuel est le produit dédié à la retraite. Son intérêt principal est fiscal : les versements sont déductibles de votre revenu imposable, dans la limite des plafonds propres à votre statut de travailleur non salarié. Son inconvénient aussi, d'ailleurs : en contrepartie de l'avantage fiscal, l'argent est bloqué jusqu'à la retraite (sauf cas de déblocage exceptionnels comme l'achat de la résidence principale ou un accident de la vie).
Pour une maman freelance dont l'activité peut s'arrêter du jour au lendemain, ce blocage est un vrai sujet. Mon conseil : n'y versez que ce que vous êtes sûre de ne pas devoir récupérer en urgence. Et si vous êtes en micro-entreprise à faible chiffre d'affaires, l'avantage fiscal pèse moins lourd que pour une TNS au réel — l'arbitrage mérite un vrai calcul.
Les autres options et leurs limites
- Assurance-vie : souple, mobilisable, mais l'enveloppe n'est pas dédiée à la retraite — donc rien ne vous empêche de céder à la tentation d'un retrait pour une dépense intermédiaire.
- Fonds en euros : sécurité du capital, rendement modeste. Adapté si vous approchez de la retraite.
- Unités de compte : potentiel supérieur, mais volatilité réelle. À réserver aux horizons longs.
- Immobilier locatif : une rente potentielle, mais de la gestion et de l'endettement — pas idéal quand les revenus de l'activité sont irréguliers.
Dans tous les cas, un point commun : versements programmés. En freelance, épargner « quand il y a des sous » finit toujours par rimer avec ne pas épargner. Mettez en place un prélèvement mensuel automatique, même faible, dès que le chiffre d'affaires d'un mois est correct. Le mois creux, vous ajusterez — mais l'automatisme prime sur le montant.
Ce que personne ne vous dit sur la « maman » freelance
Il y a une réalité que je n'ai lue nulle part dans les comparatifs que j'ai pu consulter avant d'écrire : c'est que la maternité est un événement financier pour une indépendante, pas seulement un événement de vie. Baisse d'activité, mois sans facture, charges qui ne bougent pas, cotisations minimales qui continuent de tomber. J'ai perdu, sur l'année de ma reprise, environ 40 % de mon chiffre d'affaires habituel — et personne ne m'avait préparée à ça.
Ce que j'ai appris, à la dure :
- Anticiper le congé en mettant de côté dès le début de la grossesse, pas au dernier trimestre.
- Vérifier auprès de la caisse, avant l'arrêt, ce que deviennent vos trimestres pendant le congé — ne le supposez pas.
- Garder une épargne mobilisable pendant cette période, jamais tout placé sur un support bloqué.
- Prévoir un plan B de revenu (mission récurrente, activité complémentaire) pour lisser les mois creux.
Ce n'est pas de la défiance envers le système, c'est de la lucidité. Le régime obligatoire ne connaît pas votre congé maternité comme le ferait un employeur. À vous de le connaître.
Une chose est sûre : le meilleur moment pour ouvrir un contrat, c'était hier. Le deuxième meilleur moment, c'est ce soir, quand vous aurez refermé cet article. Et si vous êtes maman freelance avec un revenu irrégulier, rappelez-vous que l'épargne retraite n'est pas un sprint fiscal — c'est un contrat que vous signez avec la personne que vous serez dans vingt ans. La seule question qui compte : voulez-vous lui laisser le choix, ou lui laisser les mains vides ?